Kaput Rocco
Les univers boursoufflés, malade et décrépis de Kapo (Malaparte) et Rocco et ses frères (Visconti) partagent la même histoire. Celle d’arriver à temps sur les charniers, et d’en profiter. Succédant aux modernistes Viennois qui avaient joui ad nauseam du droit d’usage absolu (celui d’épuiser des mondes, d’en éradiquer les contenus et de les remplacer par d’autres - voire Schoenberg, Freud et Hitler par exemple), ils profitèrent du cadavre de la vieille Europe pour une fois encore pisser dessus. Benjamins ulcérés de leurs aînés devenus fous, ils doublèrent d’efforts pour remettre le couvert. Mais en lieu du meurtre, dont ils évaluèrent à la baisse les effets, à la recherche d’un meilleur retour sur investissement, pariant sur le long-terme plutôt que sur la rapidité des conséquences et l’extrême visibilité des effets, ils choisirent la vie empoisonnée. Malaparte et Visconti ne se contentèrent pas de batifoler parmi les os du cadavre européen et d’en grignoter les restes. Ils chargèrent le fauve d’une odeur âcre dont nous ne sommes sans doute pas revenus. Viennois après l’heure, arrivés après le désastre, ils réciproquèrent ardemment et nous laissèrent les mains pleines de vomi. Car il faut entendre leurs images non pas comme les sobriquets d’une civilisation engloutie mais tels les premiers hoquets d’une nouvelle à venir. Dans une beauté renfermée, hargneuse, et métissée (ô ! grandeurs du néo-réalisme, faisant de la rue un décor, de nos vies une commodité, et de sa descendance lubrique égarée une téléréalité) la mère de Rocco mène ses fils à la vie foutue et au remord. Libre à nous de quitter le vingtième siècle, d’oublier ces oiseaux de proie et d’entrer de plein fouet dans le nôtre. Celui de la beauté et des grandes majuscules ?
Rémy Russotto

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