Beauté Film Socialisme
Les interventions publiques de Jean-Luc Godard sont indissociables de ses films. Elles sont leurs prolongements et sans doute font-elles même du cinéma. Car une intervention publique de Jean-Luc Godard crée une image aussi forte que celles crées dans ses films. Une image est, dans la pratique du cinéaste suisse, l'excès ou le résidu de la rencontre entre plusieurs éléments. Une image peut naître aussi bien par le prétexte d'un film que par celui d'une intervention publique. Quand il affirme que l'Occident est financièrement redevable envers la Grèce chaque fois que la conjonction "donc" est utilisée, et que Google pourrait être utilisé pour calculer le montant de cette dette, il crée une image. Cette image est, parions-le, aussi forte (juste) que celles produites dans son dernier film Film Socialisme. Il y a quelque temps, le réalisateur avait promulgué la fin du cinéma. Ses interventions publiques en prennent acte puisqu'elles font du cinéma sans pellicule. Le paradoxe veut que son dernier film, comme d'ailleurs chacun de ses films depuis A bout de souffle, ne peut pas être remplacé intégralement par une intervention publique. Film Socialisme est un objet précieux. Par sa densité extrême (née de l'accumulation de ses images), il est une boîte à outils ouverte à tous et refermée sur elle-même. Comme un tableau de Rothko il s'ouvre et se referme dans tous les sens. Il condense les matières jusqu'à recomposer un nouveau paysage irrécupérable. Il est notre Montagne Sainte-Victoire. Il faudrait une multitude d'interventions publiques pour la remplacer. Ce qui est physiquement impossible et voilà une définition de la beauté.
Rémy Russotto

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