Thursday, December 23, 2010

La main gauche de Pâcome Thiellement

Henri Michaux écrivait proprement. Sa consommation massive de drogues et psychotropes, loin de troubler son écriture, provoquer erreurs grammaticales et le faire écrire de travers, loin en somme de le pousser à jouer l'inspiré, lui permit d'écrire convenablement. Les drogues n'eurent jamais un effet déplaisant sur son écriture, la rendant illisible, incohérente, caduque. Au contraire, ses effets inhabituels poussèrent son écriture vers plus de rigueur et de clarté. Henri Michaux n'écrivait pas sous l'effet des drogues mais grâce à elles. Il utilisa leurs forces d'incantation pour établir une poétique grammaticalement rigoureuse, claire et précise. Il en est de même pour David Lynch. Il en est de même pour Pâcome Thiellement.

Les films de David Lynch sont souvent considérés comme peu compréhensibles, souffrant d'un manque de logique, criblés de balles irrationnelles, échappant à la raison. Dans son essai sur la série Twin Peaks, La main gauche de David Lynch (Presses Universitaires de France, 2010), Pâcome Thiellement nous laisse enfin voir le contraire. Il rend évident ce qui, depuis Lost Highway, ne faisait plus aucun doute: derrière l'apparent irrationnel des créations de David Lynch brille une rationalité sans faille, poétiquement rigoureuse, aux mécanismes savamment contrôlés. Ses créations font sens et chacun de ses éléments sont explicables rationnellement. Pâcome Thiellement nous montre de quoi est faite la série Twin Peaks, quelle en est la poétique. Son tour de force, comme ce fut le cas dans ses essais précédents (lire notamment les très beaux L'homme électrique et Economie Eskimo: le rêve de Frank Zappa), est de réussir à expliquer le modus operandi d'une oeuvre, en l'occurrence de ce qui restera sans doute la plus grande série télévisée, pour en libérer la force de frappe. Interpréter n'est pas réduire mais ouvrir les possibles. C'est que Pâcome Thiellement, en proie à de belles obsessions personnelles, est doté d'une technique d'interprétation limpide, claire et fine. Elle libère aussi le potentiel de ses propres obsessions, en développe la beauté. Une poétique surgit, un livre après l'autre.

Rémy Russotto