Sunday, October 17, 2010

Bad Lieutenant: le vrai remake

A la fin de We own the night de James Gray (2007), Eva Mendez ne rejoint pas Joaquim Phoenix. Elle n'assiste pas à la cérémonie policière finale. Joaquim Phoenix croit la voir. Mais elle n'est pas venue. James Gray joue avec nos pieds. Elle est partie. Pour toujours. Joaquim Phoenix a choisi de rejoindre la police, délaisse ses drogues, son pouvoir, son père est mort, il rentre dans l'ordre. Du coup, elle l'a quitté. Il le savait. Nicolas Cage dans The Bad Lieutenant, Port of Call - New Orleans (2009) de William Herzog subit un sort bien différent. Eva Mendez reste auprès de lui. Durant la cérémonie policière finale, elle est non seulement là mais elle aussi enceinte. Elle est donc, si l'on veut, super-présente ou triplement là. Car le film fait parler la toute-puissance du créateur. William Herzog déjoue les engrenages sombres et fatalistes qui auraient dû mener autant Nicolas Cage, son père, qu'Eva Mendez à la mort. Il les déjoue et résout en une minute tous les problèmes violents, douloureux, que le film aura réussi à leur imposer minutieusement. William Herzog crée des brèches aussi bienvenues que moites et chaleureuses. James Gray enfonce des clous, assombrit le paysage, fabrique de l'ambiguïté morale, et ne laisse aucune fenêtre ouverte. Son talent, si évident, si grand, si new-yorkais, tient dans un art contrit de la moisissure (New-York est une ville qui tombe en ruine). Ses films sont des actes verrouillés et ses personnages en état d'asphyxie permanente. Son aîné bavarois est plus sage. Et, de même, ses films n'ont jamais changé. Sans doute sont-ils devenus plus beaux, moins forcés, plus délicats. Ils sont emprunts d'une pratique raisonnable, clairvoyante, douée pour les miracles. Les films de William Herzog sont doux et tendres. Ils sont à ce titre empreints de démence. The Bad Lieutenant, Port of Call - New Orleans n'est donc pas le remake de Bad Lieutenant d'Abel Ferrara (1992). Le vingtième siècle est achevé, heureusement.

Rémy Russotto