Friday, September 24, 2010

Cet amour-là

Il est possible de tout dire, de Claude Lelouch. Qu'il est populiste et vaniteux, paresseux et sentimental, obscène d'un point de vue politique et vaseux d'un point de vue historique. Que son obsession pour la grande histoire et les petites histoires, les réincarnations et les généalogies, les amours et les deuils est celle d'un feuilletonniste plutôt que d'un cinéaste. Qu'il ne sait ni filmer, ni monter, ni découper. Que ses films se ressemblent les uns les autres comme le font les chromos d'almanach. Il est possible de dire tout cela, et bien davantage - car tout cela est vrai. Mais que tout cela soit vrai ne signifie pas qu'il s'agisse pour autant de la vérité de tout le cinéma de Lelouch. Car même lorsque, dans Ces amours-là, il ne cesse de mettre en scène son narcissisme et son cinéma, ses obsessions et ses cucuteries, il lui reste quelque chose relevant de l'ordre du don ou de la magie. Ce quelque chose, peut-être est-ce celui, presque bêta, de sa manière de filmer les visages et d'écouter les voix. Lelouch, bien qu'il se veuille feuilletonniste, est incapable de raconter une histoire : il ne sait que montrer des affects - il ne sait que montrer la manière dont des acteurs font naître des affects à la surface de leur visage ou dans le creux de leur voix. Mais cela, cette détection sensible des affects, Lelouch l'a toujours réalisé mieux que personne, avec plus de talent que quiconque, et plus de tact que tout le monde. Lelouch n'est pas un cinéaste : il est une pellicule. Sur cette pellicule s'impriment parfois des miracles captés presque par hasard - ou, au contraire, des échecs liés au désir de le contraindre (par un histoire ou par son égo). Le cinéma de Lelouch, grande pellicule captatrice d'affects, est aussi une grande pellicule captatrice de hasard. Et, ce hasard, il le sait, ne supporte qu'une seule contrainte : celle de la musique. Grande pellicule captatrice d'affects et de hasard, son cinéma est donc aussi une grande pellicule captatrice de musique. Enlevez cela, et il ne reste rien de lui. Enlevez tout le reste, et son cinéma est le chef-d'oeuvre du cinéma français contemporain.
Laurent de Sutter