Tuesday, June 30, 2009

Contre-éloge

Quand Todd Phillips déclare au New York Times qu’Ivan Reitman est son mentor, évoquant Meatballs et Stripes comme ses références, de l’autre côté de l’Atlantique, ils ne sont plus très nombreux à se souvenir, ou avoir vu, ces comédies un peu lourdes avec Bill Murray. La cinéphilie française ne les a jamais réhabilités, sans doute à raison. Pourtant, aujourd’hui The Hangover reçoit ici un accueil critique très favorable. Qu’il soit putassier, potache, débile, vulgaire, régressif, cynique, complaisant, faussement malin, entretenant une basse connivence avec son spectateur, n’empêche pas de trouver de grandes qualités au film de Phillips. Mieux, c’est parce qu’il est en partie tout ça, qu’il serait digne d’éloges : le fait d’assumer son fond de commerce lui conférant la légitimité d’un film honnête. La connerie, lorsqu’elle s’affiche en tant que telle, sans fard, mériterait ainsi d’être saluée à contrario de celle, involontaire ou camouflée derrière d’autres intentions. La sincérité la rendrait-elle donc meilleure ou plus digne d’intérêt qu’une autre ? C’est la clé du succès de The Hangover : vouloir déculpabiliser notre prétendue attirance naturelle pour la connerie. Le film est comme la substitution/révélation d’une part inavouable de notre inconscient, l’antichambre d’un paysage partagé par un soi disant tout à chacun ; l’objet par lequel, grâce à des situations aberrantes allant généralement contre les personnages, chacun est conforté dans ses tendances régressives, tout en conservant une distance hypocrite qui ne le met jamais complètement face à lui-même – ne produisant ainsi aucune ouverture, dépassement ou réelle beauté comme chez Apatow.

Partant de là, en quoi assumer cette régression généralisée, et donc la partager, représente un motif de distinction et de séduction ? Dans une lignée différente, quoique pas si éloignée (les mécanismes sont à peu près les mêmes), le consensus autour du film Les Beaux gosses laisse dubitatif. On trouve les meilleures raisons pour défendre trois fois rien. Avec Les Beaux gosses, on descend très bas. C’est aussi voulu, on se met au niveau des personnages que Riad Sattouf montre avec une méchanceté complice dont le film tire ses ressorts comiques, réunissant ainsi cynisme primaire et regard affectueux, avec un très net avantage pour le premier en dépit de sa quête impossible de renversement. Mais à quoi bon ? A l’image de The Hangover, l’émergence d’une vérité produite par effet de connivence supérieure (s’amuser des personnages), actualisé et stimulé par un background pseudo collectif et l’emploi de détails crus vecteurs de réalisme (être saoul entre amis c’est ça, être adolescent c’est ça), semble promettre un refuge où le principe de ressemblance est sacralisé – tout en maintenant l’illusion d’une prise de distance flattant bassement l’intelligence : je suis ou j’ai été mais vaut toujours mieux que ça (une pose déplaisante puisqu’elle inclus d’en être sans jamais en être, en se complaisant dans la médiocrité).

Les deux films offrent un horizon très étroit, qui n’est pas une métaphysique de l’ordinaire, mais une manière d’entretenir un rapport tautologique, trivial, grivois, décomplexé et honteux à la fois, un peu demeuré aussi, avec les choses et les attitudes, afin d’élaborer l’esthétique indiscutable d’un moment identifié – malgré les débordements et la cohérence de chacun. Leur succès laisse supposer que se joue là, et avec d’autres, une reconnaissance ravie, complice, bienveillante, pour une régression érigée en mini-totem d’une vérité quelconque – toute amplification est ici un leurre, le grossissement ne ramène qu’à la nudité parfaitement nulle du sujet -sa nullité et sa laideur-, embrassé farouchement. Comme si après tout il fallait faire avec la vulgarité, les tendances débilitantes ou trouver une légitimité dans la caricature que chaque film propose. Que finalement, on y retrouve un confort, qui serait aussi un portrait dont la franchise annulerait toute contradiction (au prix d’un cynisme jamais assumé, puisque chacun se complait dans ses images, jusqu’à l’érotisation acnéique des Beaux gosses). On pourra répondre que les deux films sont incomparables ou leur trouver des qualités, demeure cette impression que leurs images, aux visées similaires, nous enfoncent dans une posture moqueuse et satisfaite dont l’objet est au fond un peu minable.

Jérôme Dittmar