Johnnie To le mathématicien
Les films de Johnnie To sont des diagrammes. Et Vengeance, son nouveau chef d’œuvre, en est encore la preuve. Depuis The Mission, la composition d’un plan, un travelling, les figures méticuleusement installées dans le cadre, n’ont cessé de créer la représentation graphique schématique d’un ensemble d’individus. Ses films sont des tracés géométriques où un regard croisé, un silence bavard, un geste discret, un gunfight opératique, formalisent l’interdépendance du groupe. To est un mathématicien des émotions, chez lui le point (le personnage) est toujours lié par une ligne menant vers un autre point. Il réussit à unir l’abstraction la plus pure et les sentiments. En posant à chaque film une problématique, tout n’est plus ensuite qu’une série de variations, un jeu pour déterminer la forme d’un objet et montrer l’indicible avec un lyrisme ténu. Dans Vengeance, la finesse et la légèreté pourtant profonde de chaque connexion entre Johnny Halliday et le trio de tueurs mené par l’éblouissant Anthony Wong, inventent ainsi un diagramme de l’amitié, sinon de l’être au monde avec l’autre. Se venger, de cette famille assassinée, de ces amis, c’est d’abord rétablir moralement et concrètement un schéma brisé. La disparition des points, la cassure des lignes, la mort d’un ensemble, ne peuvent être soulagées que par l’annulation des points, lignes et ensemble qui les ont supprimées. Le reboot au deuxième tiers du film ne sert qu’à ça, reposer une équation défaite afin de la gommer pour ouvrir la félicité d’un nouvel ensemble : Johnny Halliday, amnésique mais heureux avec ces enfants. Mieux, hilare, comme si le plan final fermait Vengeance sur l'équation d'un rire. La mémoire et ses troubles se substituant enfin au tableau noir du scientifique, sur lequel To réécrit sa vision définitivement sinisée du lien et de l'amour.
Jérôme Dittmar
Jérôme Dittmar

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