Steven Spielberg
Il n'aura échappé à personne que la figure du grand Autre obsède le cinéma de Steven Spielberg. De son premier long métrage, Duel (1971), à Jaws (1975), E.T. (1982), Schindler's List (1993), A.I. (2001), Minority Report (2002), The Terminal (2004), Munich (2005) ou War of the Worlds (2005), le grand Autre l'obsède et est toujours utilisé. Il est celui qui met en péril l'identité des héros de ses films et qui, ce faisant, les constitue. Premier point important: cet Autre n'a pas de nom soit par défaut de nomination (Tom Hanks dans The Terminal est le citoyen d'un pays qui n'existe pas, E.T. n'a pas d'autre nom que celui qui le réduit à sa différence, le camioneur-tueur de Duel n'a pas de visage) soit par monstruosité (le requin blanc, les extra-terrestres agressifs, les nazis). Deuxième point important: en ce qu'il n'a pas de nom ou de visage, l'Autre est voué à se répéter à l'infini. Il est polymorphe. Chaque nouveau film de Spielberg sert donc la création d'une nouvelle forme de grand Autre, la promotion morale, historique et ludique d'un nouvel avatar, fruit de l'obsession du réalisateur. Qu'il s'agisse d'un requin blanc ou d'un système totalitaire, il n'y a pas de différence. Ils sont interchangeables. Seule importe la répétition de la structure identitaire construite grâce à la confrontation au grand Autre sans visage ou sans nom. Cette répétition sera donc capable de s'adapter à tous les genres, du film d'horreur, au film historique en passant par la comédie dramatique. Quatrième point important: l'identité qui se dégage de cette confrontation à l'Autre est fêlée. En ce que l'Autre n'a pas de visage ou de nom, il est destiné à hanter sans fin l'identité des héros de Spielberg. Parce qu'il les hante sans fin, il est morbide et marque aussi bien la fêlure de l'Être. C'est sur cette brisure de l'Être que le cinéma de Spielberg parie. Elle lui aura permis d'accéder au rang d'"auteur". Ses films deviennent alors des films "adultes" en ce qu'il montrent la condition fêlée de l'être humain et témoignent de sa faculté à la confronter. Cinquième point important: l'obscénité de son cinéma ne vient pas de l'interchangeabilité des motifs (un requin ou un nazi, quelle différence?) mais de l'ontologie* qu'il promeut. En effet, les héros de ses films, hantés par un grand Autre sans visage, resteront incapables de s'ouvrir à l'autre, la Vérité, l'amour, l'impossible. Ils demeureront les acteurs d'un univers éternellement fermé (repliés dans le cocon familial ou meurtris par une faute qu'ils n'ont pas commise). L'Être fêlé de Spielberg est un être obscène en ce qu'il est donc mesquin. Tom Hanks n'embrassera jamais Catherine Zeta-Jones, E.T. repartira chez lui, Tom Cruise rentrera à la maison, l'Etat d'Israël sera créé uniquement par la liste de Schindler, le requin sera réduit en bouillie, etc.
Rémy Russotto
* Le terme "ontologie" est sans doute un peu excessif. Il vise seulement à souligner qu'en répétant le même motif à travers tous les genres du cinéma, un réel est épuisé et une ontologie formée par la puissance commerciale de Spielberg et l'universalité auto-promulguée de ses narrations.
NB/ Une bonne image de l'Être fêlé chez Spielberg est celle du marin coupé en deux et ensuite avalé par le grand requin blanc de Jaws. Mais elle n'est qu'une image. D'autres sont sans doute plus fortes et surtout plus sournoises.
Rémy Russotto
Rémy Russotto
* Le terme "ontologie" est sans doute un peu excessif. Il vise seulement à souligner qu'en répétant le même motif à travers tous les genres du cinéma, un réel est épuisé et une ontologie formée par la puissance commerciale de Spielberg et l'universalité auto-promulguée de ses narrations.
NB/ Une bonne image de l'Être fêlé chez Spielberg est celle du marin coupé en deux et ensuite avalé par le grand requin blanc de Jaws. Mais elle n'est qu'une image. D'autres sont sans doute plus fortes et surtout plus sournoises.
Rémy Russotto

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