Thursday, November 26, 2009

L’étrange cinéma de Robert Zemeckis

Que Walt Disney soit la principale source d’inspiration avouée du cinéma de Robert Zemeckis n’est pas un détail anodin. De Back to the Future à A Christmas Carol en passant par Death Becomes Her, elle donne une perspective, un point d’ancrage par lequel on pourrait presque définir toute la filmographie du cinéaste. Dès ses débuts, bien avant son passage à la performance capture sur The Polar Express, Zemeckis a construit ses films sur un rapport plastique, d’image à image, où les personnages luttent pour leur matérialité écranique. Dans Back to the Future, Michael J. Fox, projeté malgré lui dans un passé aux couleurs idylliques des 50’s, doit ainsi maintenir l’existence des évènements tels qu’ils ont eu lieu afin de ne pas disparaître (comme l’indique la photographie où son corps s’efface peu à peu). Mais le cours des choses ayant toutefois été modifié, l’apparence du futur, ses parents, toute sa famille, a subi une transformation physique. Pour Zemeckis, cette relation avec un passé que l’on peut rectifier indique la volonté immédiate de soustraire au cinéma toute velléité d’y produire une illusion du réel. Il préfère se situer au cœur de son système spécifique (temps et mouvement, dont le titre du film fait la synthèse), tout en travaillant sur des mythologies : c’est aussi le cinéma, au centre de Back to the Future, qui permet de voyager dans cette Amérique nostalgique et jouer avec les espaces pour modifier la perception et ses représentations. Plus tard, avec Forrest Gump, Zemeckis fera un autre voyage dans le temps et rectifiera (ou relira) l’Histoire en s’accaparant des images connues de tous pour y introduire son personnage de candide si souvent décrié. A nouveau et sur un registre à peine différent, le film racontera le récit d’un corps dans un espace considéré depuis sa matérialité écranique, donc manipulable, à loisir, car elle n’est qu’une image et jamais un substitut de la réalité ; autrement dit, Forrest Gump affirme ce paradoxe que toutes les images mentent et qu’il n’y a de vérité qu’en ce que le cinéma produit en tant que tel, ou de possible.

Dans Who Framed Roger Rabbit, le cinéaste va plus loin : en mélangeant acteurs réels et personnages de dessins animés, il imagine un monde où la distinction entre le vivant et des créatures imaginaires est immédiatement annulée. Ils se valent, pas de séparation entre la chair des acteurs captée par la caméra et le celluloïd, tout n’est qu’image, une texture, une même peau, par laquelle se révèlent des caractérisations prenant part dans une intrigue en référence à l’âge d’or hollywoodien. Le jeu toonesque de Bob Hoskins répondant à celui de Roger Rabbit dans une symétrie parfaite, le cinéaste démontre que tout personnage demeure d’abord un artifice, qu’il n’y a de profondeur ou de vérité que dans une manière de faire apparaître les choses.(révélation = création). La technique de l’acteur et le trait du dessinateur donnant vie à Roger Rabbit se rejoignent ainsi dans leur finitude à devenir d’abord des images en mouvement, à produire un effet sensible, une réalité de l'image. Death Becomes Her constitue également un élément clé du cinéma de Zemeckis : désormais, le corps des acteurs est une matière à laquelle on peut faire subir toutes les transformations possibles. Il n’y a plus de distance et les limites de la caméra sont abolies par la technologie du morphing. Ce qui pouvait donc rester historiquement comme une résistance, une empreinte tangible de la réalité, se voit ramener dans un étonnant processus tautologique à sa plus stricte apparence, une image, encore et toujours, où l’incarnation des choses se réalise dans la conscience démontrée de leur immatérialité consubstantielle. Ce n’est pas les corps de Goldy Hawn, Meryl Streep et Bruce Willis qui sont troués, tordus, cassés, mais bien les images qui s’ouvrent, se déchirent, se brisent.

Cast Away représente un cas autrement intéressant : loin de toutes technologies qui ont en partie justement poussé malgré lui le personnage de Tom Hanks à devenir un nouveau Robinson Crusoé, le film montre durant presque toute sa durée comment un corps peut survivre dans un milieu hostile. Ce retour presque primitif à un cinéma reposant sur la seule présence du comédien, met ainsi en scène une évolution physique, morphologique, dans un rapport de résistance au réel. Là où le film joue avec l’idée d’un monde absurde obsédé par la vitesse, le rétrécissement de l’espace, l’interconnexion des individus, Zemeckis oppose un retour radical à l’état sauvage, la lenteur et la solitude, comme conséquence opposée d’une réalité sans technologie. La véritable question du film étant : que peut un corps lorsqu’il ne possède plus les fruits du progrès ? Ou encore : que peut un corps au cinéma lorsqu’on lui enlève tout environnement humanisé et qu’on ne le lâche pas d’une semelle ? La réponse étant, peut-être, il mute et seul le cinéma peut représenter cette mutation en passant par la relecture d’un classique (le roman de Daniel Defoe) lui offrant un maximum d’amplitude ; relecture, aussi, dont l’objectif sera moins une critique de l’avènement effrayant d’un monde en temps réel que celui de son cinéma, mettons plutôt la télévision, puisque le film sera une réponse involontaire (ou pas) au reality show Survivor. On pourrait aussi évoquer Romancing the Stone : ne faisant jamais référence à aucun procédé technologique, ou quelconque invention spatio-temporelle, l’horizon onirique du film s’installe en revanche dans la nostalgie réactualisée, modifiée, du serial alors ressuscité par Spielberg et Lucas, proches de Zemeckis. Si son cinéma a donc aussi souvent été cinéphile, il participe ici à une récupération libre d’un patrimoine où l’image est encore considérée comme ce qu’elle est, dans son essence plastique la plus stricte et sensuelle. Comme tant d’autres de sa génération, le cinéaste reprend à son compte les retombées d’un nouveau classicisme cherchant à réenchanter le cinéma américain après la neurasthénie des années 70 – une décennie contre laquelle Zemeckis s’est toujours mis en marge, dès ses études à l’USC, où avec son comparse Bob Gale, il préférait fantasmer sur Disney et James Bond plutôt que la Nouvelle vague ou Antonioni.

Ce rapport a priori réflexif à la substance ontologique du cinéma dessine aussi un mouvement : c’est en montrant l’immatérialité des images et la désincarnation de ses corps que Zemeckis révèle leur capacité à se matérialiser et s’incarner en tant que tels. Ainsi les trois films du cinéaste en performance capture : The Polar Express, Beowulf et A Christmas Carol opèrent chacun une étrange défiguration des acteurs réels afin de les reconfigurer sous une nouvelle apparence qui les optimise. Comme une forme de costume inédit permettant aux comédiens de se glisser sous une peau digitale dont les nouveaux attributs permettraient une jouissance absolue de l’image, sans limites, l’ensemble s’homogénéisant dans un monde numérisé ouvert à toutes les possibilités (ruptures des perspectives, renversement des lois de l’apesanteur, transgression de la physique). A mi-chemin du cinéma live et de l’animation, ces trois expériences esthétiques font ainsi exister un nouveau type d’image où les critères habituels de la représentation vacillent. Derrière leur écorce digitale, les personnages font survivre des stigmates d’expressions que seul un acteur de chair peut produire, tout en se révélant étrangement fantomatiques, absents, comme des présences lointaines. Zemeckis part du réel, le recouvre d’une peinture numérique, pour faire exister une nouvelle plastique. Il y a derrière ce procédé une tentation du contrôle absolu des images, de revenir à une essence cinématographique où le mouvement s’actualiserait dans son immédiateté souveraine. Une manière aussi de faire exister les corps dans leur figuration presque primitive. Tout en buttant continuellement sur une incarnation impossible : les personnages secondaires d’un Christmas Carol ressemblent à des morts-vivants ; ils ont la peau terne, les joues blêmes, le regard vaseux, ils semblent errer sans pouvoir imprimer leur présence à l’image. Luttant malgré eux contre cette technologie dont la profondeur de champ ramène sempiternellement à elle-même, tout en ouvrant sur un abîme de dimensions multiples et vertigineuses.

La technique de Zemeckis réveille enfin le souvenir des premiers Disney comme Snow White et sa rotoscopie. Elle démontre surtout le désir de retrouver la splendeur originelle des films du studio, son enchantement, sa magie, sa capacité à se démarquer du cinéma traditionnel pour s’absoudre des contraintes de la réalité. Un pur émerveillement esthétique, donc sensible, où la jouissance et l’émotion naissent de la forme, son énergie et sa combustion. Zemeckis considère le cinéma comme une matière première qu’il sculpte à la manière des Wachowski et leur fulgurant Speed Racer. Son œuvre tient du palimpseste et du fractal voire sinon du pop art : les couches s’y superposent à l’infini, les films cherchant à l’instar de Jodie Foster dans Contact un lien, sinon un lieu, perdu quelque part dans l’immensité de l’espace. Ils se réalisent sur des surfaces où les jeux de profondeur renvoient sempiternellement à d’autres surfaces tout en éclatant les contraintes du cadre, de l’enregistrement, de la lumière, des corps et même ce qui le précède. Un cinéma non de l’impossible mais du possible et de la rêverie où tout se transforme, circule, où les images chancellent, sans renier une grande dimension populaire, spectaculaire, dont les intrigues ne seraient qu’une charpente accessoire. En revenant au conte, à la légende ou au livre pour enfant, Zemeckis se situe sur les traces de Disney, les valeurs en moins, sinon avec un sens du contraste dont oncle Walt n’aura jamais été capable. On peut peut-être alors dire que le cinéaste cherche à lui succéder, et comme le démontre A Christmas Carol, en dépit de ses faiblesses, qu’il est le seul aujourd’hui à être en mesure de le faire. Le cinéma de Zemeckis est définitivement celui des apparences, titre français ô combien révélateur de What Lies Beneath.

Jérôme Dittmar

Sunday, November 15, 2009

Snow White

On peut être d’accord avec Jacques Lourcelles lorsque celui-ci affirme, dans son précieux Dictionnaire du cinéma, que Blanche Neige et les sept nains est le plus beau film du monde. Revoir aujourd’hui le chef d’œuvre de Walt Disney, dans sa dernière édition restaurée en Blu Ray (sublimant le film comme jamais), en apporte peut-être la preuve éclatante et définitive. Ce long projet, au pari aussi insensé pour son époque que ses techniques étaient révolutionnaires, est d’une élégance qu’on croirait désormais perdu pour toujours au fond d’un océan recouvert d’images de synthèse aseptisées. Si seul Pixar a su profiter de cet héritage (on notera la présence de John Lasseter et Andrew Stanton dans les compléments du film et ceux de La Belle au bois dormant), aucun film du studio ne pourra toutefois reproduire la magie à la fois quasi organique et métaphysique de Blanche Neige. Proche d’une peinture vivante, chaque trait en mouvement fascine par sa finesse, une grâce presque tactile, fragile, faisant crépiter l’image d’un feu intérieur laissant dans un état d’hébétitude proche de l’hallucination. Il faut voir Blanche Neige bouger, danser, cette délicatesse vertigineuse habitant les plis de sa robe, le corps des animaux qui l’entourent lors du ballet champêtre, ou encore ces paysages aux crayonnés dont on pourrait repérer les coups, juger des textures tant la sensation de relief est constante, troublante : les décors ne sont pas des fonds, un cadre, ils ont une personnalité, les personnages coexistent avec eux et la couleur leur donne une voix. Pas une seconde où l’enchantement ne retombe, le dessin-animé atteignant ici toute sa quintessence, une forme de pureté, de plénitude et d’extase devant aussi paradoxalement à ses imperfections, que les animateurs Disney contournent avec une passion omniprésente dans chaque détail. Tout l’art du studio aura été alors de magnifier et révéler par l’animation un continent onirique où le geste exprime un être au monde (le raffinement de l’animation est aussi celui de ses artisans doués), une manière de faire naître du visible de l’invisible. A cette amplitude formelle où les postures de Blanche Neige tiennent d’un surnaturel féminin, Disney confronte ces images entêtantes, lugubres, parfois cauchemardesques, dont la puissance graphique marque par leurs fulgurances. Alchimie des sensations, douces puis inquiétantes, rondes et épineuses, apaisantes et incertaines, Blanche Neige est une expérience esthétique totale et fascinante, à la narration aussi ténue que la digression des séquences fait vibrer cette chorégraphie d’images.

Jérôme Dittmar

Monday, November 09, 2009

Notorious Richard Quine

Nouvelle importante: L'inquiétante dame en noir/The Notorious Landlady (1962) de Richard Quine vient d'être édité en DVD, chez Sony Pictures. A se procurer de toute urgence. L'hiver approche. Kim Novak sera bientôt dans le bras de Jack Lemmon, délivrée du spectre ovoïde où Alfred Hitchcock avait tenté de la placer pour l'éternité - par l'entremise de Vertigo (1958).

Rémy Russotto

Thursday, November 05, 2009

Note amoureuse - Evan Rachel Wood

Un nom commence à creuser un territoire: Evan Rachel Wood. En trois films: The Upside of Anger (Mike Binder, 2005, où elle tombait attendrie dans les bras de Kevin Costner), The Wrestler (Darren Aronofsky, 2008, parodie américaine des comédies sentimentales des frères Dardennes, où elle tient tête à Mickey Rourke et l'envoit se faire ballader) et Whatever Works (Woody Allen, 2009). Eloge de l'amour. Penser à Natalie Portman et à Evan Rachel Wood. Penser aussi à Lindsay Lohan dans A Prairie Home Companion (Robert Altman, 2006).

Rémy Russotto

NB/ Pour une jolie déclaration d'amour à Evan Rachel Wood, lire le texte de Jérôme Dittmar ici.

Thursday, October 22, 2009

Muybridge l'occidental

La naissance du cinématographe est liée aux inventions de Eadweard J. Muybridge (1830-1904) et notamment à la commande qu'il reçut de Mr Stanford (fondateur de l'Université californienne): prouver scientifiquement que les quatre pattes d'un cheval au galop sont, en un temps, en l'air simultanément et qu'aucune ne touche donc le sol. Ce fut chose faite en 1876. L'histoire oublie souvent de préciser que le cheval s'appelait...Occident. Que faut-il en conclure? Que le cinéma est une entreprise rationaliste, une élément de propagande occidentale ou une technique renvoyant l'Occident à lui-même, à ses peurs, ses preuves, sa fragmentation, sa prolongation virtuelle?

Rémy Russotto

NB/ Une jolie lecture à ce titre: River of Shadows de Rebecca Solnit.

Wednesday, October 21, 2009

Columbo et Richard Quine

A la vue de Requiem for a Falling Star, l'un des épisodes de Columbo réalisés par Richard Quine (seconde saison, DVD 3, 1972), un sentiment étrange se forme. L'envie de distinguer nettement cet épisode des autres et de voir la patte de Richard Quine n'est pas satisfaite. L'épisode ressemble en tous points aux autres, sinon pour quelques éléments épars et mineurs. L'étrangeté du sentiment qui s'impose s'explique. La déception de ne pas voir un film de Richard Quine se volatilise rapidement pour laisser place à l'évidence: Richard Quine a réalisé tous les épisodes de Columbo. Tout Columbo est quinesque: la discrétion (une certaine forme de fadeur), l'intelligence (une certaine forme de mélancolie), la noirceur (une certaine forme de pessimisme), la joie (une certaine forme de pudeur), la logique (une certaine forme de renoncement). Aussi ce constat est hygiénique: il soigne la volonté persistante de repérer l'auteur derrière le film et il permet de plonger avec bonheur dans les joies de la création industrielle. Celle d'une époque, l'après la fin du cinéma classique (l'après Rio Bravo, 1958, selon la chronologie parfaitement objective établie par Louis Skorecki), où ce cinéma survivait sous d'autres formes, parfois moins visibles, souvent joliment plus fades. Rappelons enfin que le thème musical de Columbo a été composé par l'irremplaçable Henry Mancini.

Rémy Russotto

Friday, October 16, 2009

Woman about Town

Ceci est une pensée pour Rebecca Romijn. Un des derniers films dans lesquels elle est apparue s'appelait Man about Town (2006), et était signé Mike Binder. Elle y est belle, et fragile, et sensible - comme toujours. Oui : une pensée pour elle. Une tendre pensée - très tendre.
Laurent de Sutter

Monday, October 12, 2009

Dancing with Sandra Bullock

The Proposal n’est pas une grande comédie romantique. Elle est même minuscule. Mais parce qu’on y retrouve Sandra Bullock, le film mérite de s’y arrêter pour évoquer sa comédienne. Venue des 90’s où elle a bâtit sa carrière depuis Speed sur des œuvres oubliées, l’actrice traverse l’histoire du cinéma américain avec une forme de discrétion insituable. Abonnée à tous les genres, action, thriller, comédie, drame, romance, mélo, elle semble capable de tout jouer sans jamais avoir su toutefois pleinement s’imposer dans un style. Bullock n’a pas tout à fait la transparence féline et mystérieuse de Keanu Reeves, son ex partenaire qu’elle retrouvait récemment dans le mésestimé The Lake House (où l’on voit l’un des plus beaux baisers de cinéma de cette décennie). Pourtant, elle aussi parait toujours un peu en décalages et absences. Son allure et son regard donnant à ses personnages une certaine désincarnation proche de la fadeur mélancolique. Mais si sa beauté est a priori banale et froide, celle-ci est comme sublimée par cette retenue ou pudeur habitant un corps athlétique dont The Proposal permet d’apprécier les formes. Le film d’Anne Fletcher (Step Up, 27 Dresses), chorégraphe avant d’être réalisatrice, a justement pour lui de jouer habilement avec la plastique de son actrice. D’abord psychorigide tyrannique et égoïste, elle va passer par une conversion amoureuse (pratique classique du genre) qui est aussi celle d’un environnement (la famille, autre procédé habituel hollywoodien). Ainsi ce corps rigide, calculateur, aux gestes précis, est chamboulé, il ne sait plus comment se tenir : aux mouvements parfaits de la première partie, répond une seconde où elle est déréglée et confuse. Jusqu’à son visage qui fermé laisse progressivement transparaître des émotions lointaines, surgissant par vagues, modifiant la totalité de ses perspectives existentielles et fatalement sentimentales. La chorégraphe/réalisatrice a su voir et comprendre son actrice, à qui elle offre un écrin se rapprochant du portrait. A moins que The Proposal soit d’abord un ballet en solo pour Sandra Bullock.

Jérôme Dittmar

Wednesday, September 30, 2009

Roman Polanski est-il un si mauvais cinéaste?

Roman Polanski arrêté? Pour lequel de ses films? La justice tranchera.

Rémy Russotto

Tuesday, September 08, 2009

Morale du sandwich

Dans Iron Man, le chef d’œuvre hawksien de Jon Favreau, Tony Stark, après avoir échappé à ses geôliers et de retour aux Etats-Unis, a deux exigences : 1, donner une conférence de presse pour déclarer au monde qu’il veut stopper la fabrication d’armes – ce sera sa rédemption, un acte politique et une manière d’en finir avec l’ombre de son père. 2, manger un cheeseburger. Plus précisément, un « american cheeseburger ». Il veut donc un symbole concret, matériel au point de l’avaler, de son retour presque sain et sauf au pays. Et quoi de plus représentatif qu’un cheeseburger ? Toute une idée de l’Amérique est ainsi résumée à un sandwich. Contre la guerre, la barbarie et l’industrie militaire à laquelle il a participé aveuglément, Tony Stark/Robert Downey Jr oppose un signe du plaisir et populaire dont découle une représentation pacifiée et morale du monde.

Jérôme Dittmar

Tuesday, September 01, 2009

Complaisance et générosité

Inutile de revenir en détail sur The Hangover, déjà traité ici. Néanmoins, quand sur son blog, Aurélien Ferenczi déclare que le film est un parfait antidote au sous-estimé I love you, Man*, on ne peut s'empêcher de penser que c'est de tout le contraire dont il s'agit. Car le film de John Hamburg fournit exactement un remède à tout ce qui faisait le problème du cas The Hangover, c'est-à-dire la mécanique simpliste et vulgaire de l'imprévisible, qu'il déploie avec une complaisance appuyée de tous les instants. Tout (le mariage, l'amitié, l'enterrement de vie de garçon, Las Vegas, la cuite, l'enquête, les situations absurdes, les apparitions etc.) n'y figure en effet que comme prétexte sans autre horizon que celui du rire. Or, dans I love you, Man, c'est le rire qui est un prétexte à traiter de tout ce qu'il touche brillamment avec légèreté et pourtant sérieux : le mariage en tant que concession à la faiblesse humaine et pis-aller de l'impudicité, la solitude existentielle qui nous submerge à travers le temps qui passe, le miracle des affinités électives, la communication entre les êtres, l'indéfini de l'amour. Bref, tout ce que l'on peut mettre dorénavant avec condescendance et cynisme dans le panier d'un moralisme qui n'en est pas. Preuve de cette méprise, quand The Hangover s'achève d'un simple trait biffant le film tout entier (le marié qui dit à la mariée d'oublier tout ce qui vient de se passer) et dévoile son générique final, clôturant sa vulgarité en divulguant explicitement et trivialement au spectateur le secret de cette soirée, on ne voit guère chose plus convenue et confortable pour le spectateur, libre de se complaire dans une festination toute normée en vérité. A l'opposé, l'illusion de clôture que le mariage (à trois) réalise dans I love you, Man sert d'appendice joyeux à une mise en problème de situations (la cruelle solitude de Sidney, le silence de Peter à la question du pourquoi du mariage) déterminés à demeurer sans réponse, et donc en dehors de toute moralité. C'est que le film nous en épargne la tristesse, pour terminer généreusement et nous laisser souhaiter malgré tout plein de bonheur à ces personnages, que l'on laisse à la gravité véritable soutenant le rire.

* : On ne trouve seulement à ce sujet que la bonne critique de Jacky Goldberg dans les Inrockuptibles, qu'il convient de saluer.

Khanh Dao Duc

Monday, August 31, 2009

La Vague Nouvelle

Revoir l'histoire, une fois de plus. Dans les dictionnaires, la Nouvelle Vague est incarnée par Godard, Truffaut, Chabrol, Rohmer - et puis aussi par Demy, Rouch ou Lelouch. Mais il s'agit d'un attrape-nigaud. Les plus grands réalisateurs de la Nouvelle Vague n'étaient pas ces cabotins. Au contraire, ils s'appelaient Jacques Rozier, Luc Moullet, Pierre Kast ou Jacques Doniol-Valcroze : les plus exquis, les plus discrets et les plus lettrés des petits-maîtres. Revoir par exemple Brigitte et Brigitte (1966), Adieu Philippine (1960) ou La morte saison des amours (1961). Pendant que les théoriciens diviguaient sur Sade, l'interdit de l'inceste et le stade du miroir, ils relisaient Crébillon, André de Nerciat, Vivant Denon. Comme nous, une fois que le cinéma aura disparu - et avec lui le souvenir de ceux qui avaient passé leur vie à s'y dépenser. C'est pour bientôt, très bientôt.
Laurent de Sutter

Friday, August 28, 2009

Rentrée des classes en un mot

Le genre du film noir. En un mot, par réalisateur. Voici la vérité.

- Lang: la haine;
- Huston: la roublardise;
- Hawks: la médiocrité ;
- Ulmer: le burlesque;
- Hitchcock: la simulation;
- Tourneur: la lascivité;
- Siodmak: la pâleur.

Une préférence pour Siodmak et notamment son très beau film The Killers (1946) car le film ne manifeste aucune obsession-artiste particulière. Il développe toutes les caractérisitques énoncées ci-dessus sans jamais s'en vanter. Lang, Huston, Hawks, Ulmer, Hitchock, Tourneur sont des frimeurs, des artistes. Siodmak est un ouvrier.

Rémy Russotto

Wednesday, August 26, 2009

Inherent Vice

On the way back to the beach, Doc looked in at the offices of Hardy, Gridley & Charfield. Sauncho was there, but mentally for the moment not available, having the other night happened to watch The Wizard of Oz (1939) for the first time on a color TV set.

"Did you know it starts off in black and white," he informed Doc with some anxiety, "but it changes to color! Do you realize what that means?"

"Saunch..."

No use. "- the world we see Dorothy living in at the beginning of the picture is black, actually brown, and white, only she thinks she's seeing it all in color - the same normal everyday color we see our lives in. Then the cyclone picks her up, dumps her in Munchkin Land, and she walks out the door, and suddenly we see the brown and white shift into Technicolor. But if that's what we see, what's happening with Dorothy? What's her "normal" Kansas color changing into? Huh? What very weird hypercolor? as far beyond our everyday color as Technicolor is beyond black and white -" and son on.

Thomas Pynchon
(Chapter 16, p.286, Johnathan Cape Edition, 2009)

Thursday, August 20, 2009

De l'ordure

Il faut se souvenir du théorème de Kapo. La morale est une affaire de travelling - ou le travelling une affaire de morale, peu importe. Le cinéma n'est rien d'autre que cela : de la morale incorporée. Il faut s'en souvenir parce que le théorème de Kapo reste éternel, et que cette éternité peut se manifester d'une infinité de manières. Ainsi dans Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino, prend-il la forme subtile d'une inversion. Dans Kapo, la cochonnerie résidait dans une rectification de cadre sur un prisonnier mourant au milieu des barbelés. En revanche, dans Inglorious Basterds, elle prend la forme d'une rectification de narration qui voit Hitler se faire buter dans un cinéma de Paris. En soi, l'idée n'est pas mauvaise. Mais qu'elle s'exprime dans la forme d'une baston vengeresse où se manifeste un désir frustré de puissance (car Hitler n'est pas mort à Paris en 1944), telle est sa dimension ordurière. On ne rectifie pas l'histoire pour la beauté de cette rectification, mais pour manifester un pouvoir, une force, que l'on n'a pas. En ce sens, Inglorious Basterds est un grand film pour frustrés - et donc pour êtres faibles. Tarantino, on le savait depuis longtemps, est un démocrate, voire un socialiste. On ignorait que ce socialisme était un national-socialisme : c'est désormais clair. Buter Adolf Hitler comme n chien, s'acharner sur son cadavre, est le fantasme de tous ceux qui, au fond d'eux-mêmes, rêvent à un Reich millénaire tel que celui qu'Hitler n'a pas pu réaliser (et qu'il était coupable de n'avoir pas réalisé). Revanche du faible contre le faible, du frustré contre le frustré, et du ressentiment contre le ressentiment. Ordure pure et intégrale - dans laquelle, comme de juste, se reconnaissent tous les spectateurs. Il suffit de les entendre rire : c'est le rire de ceux qui attendent aussi le Reich millénaire - celui des ploucs.
Laurent de Sutter

Tuesday, August 18, 2009

Eloge de la qualité française

Les meilleurs films sont ceux que réalisent les professionnels. Ce professionnalisme, la France l'a possédé un jour - des scénaristes, des éclairagistes, des décorateurs. Puis, soudain, il a disparu. Certains ont tenté d'accuser la Nouvelle Vague d'être la cause de cette disparition. Mais c'était faux. La Nouvelle Vague s'est contentée d'inventer une forme nouvelle de professionnalisme, qui s'ajoutait à la précédente sans l'annuler. Aujourd'hui, il est possible de revoir les films de Marc Allégret ou de Christian-Jaque en même temps que ceux de Luc Moullet ou de Jacques Rozier, parce que les uns commes les autres partagent le même idéal de perfection manufacturée. La meilleure preuve de cette proximité - qui est aussi la meilleure preuve de notre perte - réside dans leur goût pour les belles actrices. Ainsi, par exemple, de Fanfan la tulipe (1952), de Christian-Jacque, où Gina Lollobrigida et Geneviève Page donnent la réplique à Gérard Philippe. Voilà ce que nous avons perdu : le professionnalisme de la beauté - le caractère prostitué du cinéma. A la prostitution, nous avons substitué l'art. Quelle bêtise.
Laurent de Sutter

Monday, August 17, 2009

Judd Apatow le sinistre

Pour mesurer l'absence totale d'humour de Judd Apatow et confirmer le caractère irrémédiablement sinistre de ses films, il est bon de lire l'édition de juin du magazine The Believer.

Sous la rubrique "Sedaratives" une personnalité est invitée pour répondre aux lettres farfelues de supposés lecteurs. Les réponses données ressemblent souvent aux questions. Elles sont généralement drôles, inventives, pleines d'imagination. En un mot, le contraire absolu de celles données par le réalisateur de Funny People (2009), Knocked up (2007) et d'autres supercheries morales que nous ne verrons pas.

Pour lire un extrait, veuillez consulter cette page.

Rémy Russotto

Tuesday, August 11, 2009

Classicisme de Robert Bresson et Tony Scott

Les films de Robert Bresson et ceux de Tony Scott se ressemblent pour deux raisons. En premier lieu, les films des deux hommes ont du style. Mieux, leurs styles respectifs sont immédiatement reconnaissables. Les deux hommes ont passé leur vie à fabriquer des images tels des machines. Ils ont appuyé le trait jusqu'à le rendre machine. Ils mettent le monde en boîte et n'ont pas peur d'affronter les sujets les plus difficiles. En second lieu, les deux hommes partagent une morale commune. Non pas qu'il s'agisse d'une morale identique mais la rigueur de leur morale et la clareté avec laquelle ils énoncent leurs principes sont égales. Et cette clareté est telle qu'elle en devient joyeusement ambigüe. Mieux, il ne s'agit pas d'une ambiguité critique dont raffole la modernité car son seul objectif est de nous montrer que nous ne sommes pas dupes des principes moraux énoncés (cfr. Cronenberg, Almodovar), mais d'une ambiguité illusoire dont le fonctionnement serait le suivant: la clareté du principe énoncé est telle qu'il paraît ambigu alors qu'il ne l'est pas.

Leurs derniers films respectifs, L'Argent (1983) et The Taking of Pelham 1 2 3 (2009), justifient entièrement ces deux points. Un jour, nous clarifirons ces éléments pour le grand plaisir de nos lecteurs, mais est-ce bien utile?

Rémy Russotto

Monday, August 10, 2009

Pour Eleanor Parker

Scaramouche (1952) du grand George Sidney est un film virevoltant, enjoué, débordant d'énergie. Il dépense sans compter. Les personnages sont charmants, les prouesses de cape et d'épée fantastiques et le scénario endiablé. Et pourtant...il est impossible de ne pas regretter que les affres du scénario font pencher in fine le coeur de Scaramouche vers Aline plutôt que vers la belle Lenore (Eleanor Parker). Aline de Gavrillac de Bourbon (Jante Leigh) représente la grâce, l'innocence, l'ingénuité tandis qu'Eleanor Parker est sensuelle, charnelle, caractérielle. La première présente tous les traits de l'aristrocratie sociale. La seconde est une actrice, elle semble être une fille facile, offerte aux yeux de tous, poplulaire, lascive, vulgaire. Souvent les spectateurs sont cruels. Ils raisonnent ainsi. Et ils préfèrent Grace Kelly à Kim Novak. Ils préfèrent une forme distante, un peu froide, sèche, presque critique de la beauté et tournent le dos à la moiteur, la paresse, la lascivité, la gentillesse, la multiplicité. Car Eleanor Parker comme Kim Novak sont de grandes actrices qui, grâce à leur sensualité, déployent des univers multiples dans lesquels il est possible de se perdre. Kiss me Stupid: George Sidney, l'un des réalisateurs les plus gentils du cinéma (et donc sous-estimé), s'en souviendra. Il tournera plusieurs fois avec Kim Novak et la sauvera en lui donnant des rôles principaux (The Eddy Duchin Story, Jeanne Eagels, Pal Joey). Ce faisant, il sauvera rétroactivement Eleanor Parker, si proche de Kim Novak.

Rémy Russotto

Wednesday, August 05, 2009

Transformers 2, penser la dépense

C'est dans l'infinité des transformations et des rouages d'une machine qui ne cesse de tourner que Michael Bay est parvenu à une formulation propre de son cinéma : une simple volonté d'épuisement et de faire céder à l'usure et à un taux d'intensité abusif, dans une logique de dépense dont le principe est celui de la perte pour elle-même. Transformers 2 condamne ainsi dans le champ de la trivialité toute richesse à peine créée (la relation entre Sam et Optimus Prime, la dualité entre l'érotisme de la femme et celui de la machine). Mais cela relève toujours d'une mécanique insaisissable et à l'image de celle de ses robots. Dans un premier temps il y a le déploiement d'éléments lourds (le vulgaire et le brouhaha permanent), comme un lâcher de lest amenant ensuite à l'ouverture multipliée des possibilités d'action et la facilité infinie de leur consommation en pure perte. C'est ainsi que le film parvient à une extrême volatilité des images, saturées et dégagées de la pesanteur des signes, une légèreté conditionnée par l'univers enfantin du jouet et de la création perpétuelle d'entropie.

Une telle articulation du lourd et du léger ne saurait aussi se mettre en place sans la cinétique d'un régime d'images puisant son énergie dans notre propre champ de tolérance. Transformers 2, c'est finalement l'histoire de Michael Bay, la quête et la dépense d'une forme ultime d'énergie (l'« energon » dans le film) qui, à défaut d'être résolue dans l'universel trouve sa solution au cœur de chacun (le cœur du héros Sam) : si nous acceptons les lourdeurs de Transformers (et non celle historique et gnangnan de Pearl harbor, ou celle éthique et politique dans The Island), c'est parce qu'elles participent dans leur mise en mouvement rendu possible à un carnaval d'images sans fin où se perd et tournicote notre regard, jusqu'à l'ivresse. Mais là où réside la malédiction du cinéma de Michael Bay, dépensier et ouvert à sa propre annulation, c'est qu'il va même au-delà de l'ivresse, condamné dans sa logique d'épuisement à être toujours trop long. C'est ce qui se produit lorsque le film s'achemine dans son dernier segment vers une ultime apothéose vertigineuse et apocalyptique dans l'infinité d'un désert. A cet horizon imperceptible, les sens se sont éteints, la bulle de nos affects, gonflée d'images, s'est depuis longtemps déballonnée pour nous laisser le goût fade de l'après, celui de la mort du cinéma.

Khanh Dao Duc